Le fils du boulanger (3)

Récit par Justine Rougemont

Personnellement, j’eus le prix de lecture, le tour du monde en 80 jours, je n’avais aucun mérite car les livres m’attiraient depuis longtemps et j’avais commencé à déchiffrer le journal de mon père avant même d’aller à l’école. Du jour ou je sus lire totalement, je me plongeai tout entier dans les romans d’aventure présents dans la petite bibliothèque de l’école. Je lisais dans le fournil, dans la boutique, dans ma chambre avec une lampe de poche, si bien que mes parents finirent par s’en inquiéter et tentèrent de me les retirer, pour m’inciter à des occupations plus « saines »
Quand, au bout de deux jours, ils me trouvèrent terré dans un coin du fournil, et agité de sanglots silencieux, une visite chez le médecin de famille fut décidée.

Ce fut en grande pompe, que le boulanger, la boulangère et le petit mitron, firent leur entrée dans le cabinet de consultation.
Habillés tous les trois en « dimanche » nous étions aussi à l’aise que le jour du certificat d’étude, mais c’était pour la bonne cause, puisque nous allions demander la solution au docteur.
Mon père avait, pour l’occasion, raccourci son repos de l’après-midi et s’était rasé de frais, arborant une balafre de plusieurs centimètres. L’émotion, sans doute !

 

Les clients furent avertis de cette fermeture inhabituelle et l’affiche apposée sur la porte, indiquait une fermeture pour examen médical.
J’étais certainement le plus impressionné des trois. Inquiet de la maladie grave dont on me disait atteint, je ne voyais pas d’issue à mon conflit : Comment pourrais-je me passer de mes compagnons de route, comment affronter la vie sans le chant des poésies, la musique des phrases ? La bibliothèque de l’école, fournie d’une cinquantaine de volumes me paraissait une caverne d’Ali Baba où Jules Verne et Victor Hugo régnaient en maîtres.
Nous nous assîmes donc, tous les trois devant le docteur.
C’était un homme affable, qui exerçait d’une façon tranquille, mais efficace et rigoureuse sa profession. Il avait fait naître la totalité des habitants de moins de vingt ans de la commune.
Quand, quelques années auparavant, il eut délivré ma mère, il alla féliciter mon père en lui disant : « Voilà un beau et grand futur mitron ; soyez heureux, nous aurons de la relève pour faire le pain dans quelques années » Rien d’étonnant à ce que la première question de l’homme de sciences fut : « alors Bernard, tu n’es pas allergique à la farine, au moins » ?

Ma mère lui exposa rapidement la raison de notre visite, tandis que mon père opinait en rajoutant parfois quelques détails.
Moi je me tenais tête baissée, attendant le jugement fatal.
Le médecin se mit à rire doucement et commença à m’interroger sur mes lectures : ce que j’aimais, quels genres, quels auteurs. Étonné, je l’entendais me citer des noms que je ne connaissais pas.
Au bout d’un moment, il demanda à mes parents de retourner dans la salle d’attente, et je restai seul avec lui.
Au lieu du sermon, ou des médicaments attendus, je l’entendis seulement dire : « suis-moi »
Il me fit franchir une porte, dissimulée derrière un rideau et je me retrouvai dans l’habitation du médecin. La stupéfaction se lisant sur mon visage, il me dit qu’il allait me montrer quelque chose.
Au fond d’un couloir, il ouvrit une porte en chêne à double battants.
Adam découvrant le paradis terrestre n’a pas du rester bouche bée plus longtemps que moi.
Quand, parfois, dans mes rêves, je revis cette scène, je suis encore submergé par un chaos intérieur. Ma vie a basculé à ce moment, la pièce tournoyait et je m’accrochais au docteur, qui, maintenant riait de bon cœur.

Je me souviens avoir ensuite couru, vers les livres, vers les six étages de livres qui couvraient les murs de cette pièce, dévorant des yeux les tranches sans oser les toucher, montant sur l’échelle qui permettait d’atteindre ceux du haut.
Aucun mot n’est suffisant pour décrire l’émoi qui me submergea. Je finis par prononcer : « je ne savais pas que ça existait » et il me répondit : « tu vois, moi aussi, j’aime les livres »
Il me laissa me remettre et me donna rendez-vous le dimanche suivant afin de m’expliquer comment ses livres étaient rangés et, j’en fus encore plus surpris, afin de prendre ceux que je voulais lire.
Il me raccompagna dans la salle d’attente et fit entrer mes parents ; chacun son tour !

Ce qui se dit, pendant ces quelques minutes, je ne le sus jamais. Quand mes parents sortirent, ils avaient l’air bizarre. Ils reprirent leur place, papa au fournil, maman dans la boutique, après m’avoir dit que dorénavant, je pouvais lire autant que je voulais, à condition de donner un coup de main quand on avait besoin de moi.
Je sus quand même, le lendemain, que le médecin m’avait prescrit de l’huile de foie de morue, et de lire dans le jardin, quand le temps le permettait.
Je ne lui en veux pas, surtout pour le jardin !

Mes parents ont financé mes études, ils ont économisé sou à sou, pour me loger au quartier latin et pour les mandats mensuels envoyés chaque mois de Normandie.
Ces gens simples sont dans mon cœur et m’accompagnent à chaque fois que je passe un examen et le réussis.
Jamais plus je n’ai eu de reproche sur ma passion, jamais ils ne m’ont dit que l’internat au lycée, puis la Sorbonne leur avait coûté cher et je sais que tous leurs clients furent au courant de mes réussites.
Je suis maintenant agrégé de lettres classiques, professeur au lycée Chaptal, dans le XVII arrondissement de Paris et je retourne le plus souvent possible en Normandie, pour déguster les croissants chauds, après m’être levé aux petites heures, et avoir relevé mes manches pour aider le boulanger.
Celui-ci a pris un mitron, il sait à peine lire ! Le fils du boulanger ne prendra pas la relève, mais ça ne fait rien, je le sais, le boulanger est tellement fier de son fils !
Le docteur est décédé, à cinquante cinq ans, d’une crise cardiaque, un soir dans sa bibliothèque. Il avait fait don de ses livres par testament à la bibliothèque nationale, et à moi, d’une œuvre originale de Jules Verne et une de Victor Hugo.