Mes mistrals gagnants (1)

Récit par Justine Rougemont

Pour me rendre à l’école communale de filles il me fallait remonter la rue de Neuilly.
Ce nom, évocateur d’un paradis bourgeois et argenté portait fort mal son nom car des immeubles populaires s’écaillaient en face de la gare de triage de Clichy-Levallois, tandis que les appartements les plus confortables étaient ceux des logements sociaux de la SNCF bâtis en bordure de la voie.
Sociable et attirée par les livres, aller à l’école était pour moi un bonheur quotidien, mais une vitrine de boulangerie présentait bien d’autres attraits.

La boulangère, dont le fils, enfant gâté et capricieux, faisait des comédies journalières pour ne pas se rendre à l’école, exposait une boîte de carambars, des caramels à 1 centime, des boîtes de coco Boher et des sachets de mistral gagnant.

Le sucre du mistral pétillait sur la langue avec une telle rapidité qu’on en restait frustré d’avoir goûté une émotion si forte et si vite terminée. Morveux de banlieue à la blouse grise et aux godillots élimés, nous essuyions, en ces lendemains de guerre mondiale les plâtres d’une nouvelle vague de consommation dont nous n’avions même pas idée. Les quelques bonbons que je me procurais parfois avaient un goût de fruit défendu car toute dépense, si petite fut-elle était considérée comme superflue et répréhensible.

Enfin bref, je faisais parfois retentir la sonnette de la porte de la boulangerie de la rue de Neuilly, où, par miracle, les boîtes de bonbons étaient fort éloignées de la caisse. Je pouvais ainsi me servir en tournant le dos à la boulangère. Ne vous y trompez pas, jamais je n’ai volé un seul bonbon, l’idée ne m’en serait même jamais venue ; non, simplement, je rabattais en douce la languette des sachets de mistral afin de prendre bien sûr, les mistrals gagnants. Évidemment, la boulangère s’est vite aperçue de mon stratagème, les bonbons ont regagné le comptoir et elle a perdu ma clientèle.
Je pense qu’elle a du s’en remettre rapidement vu les sommes que je dépensais chez elle.

Son affreux jojo de fils, se glissa un jour dans ma vie, probablement guidé par un démon m’ayant surprise en train de rouler sa mère. Ce gamin, de plusieurs années mon cadet, qui se donnait en spectacle tout au long de la rue de Neuilly, était ce que nous appelons maintenant un enfant roi. Capricieux, tyrannique, pourri gâté, sa mère ne savait lui répondre que des : « tu vas voir ton père ce soir», dont il n’avait que faire. Le jeudi, afin de d’avoir un peu la paix, elle le mit en garde chez notre voisine de palier qui tentait d’arrondir ses fins de mois en gardant les enfants des autres. Cette femme gigantesque, à la poitrine remontée jusqu’en dessous de ses doubles mentons possédait un trésor, très rare à l’époque : une télévision. Tous les jeudis, ma grand-mère, mon frère et moi-même, nous glissions chez la voisine pour regarder les émissions enfantines en transportant nos sièges personnels et nos consignes de nous tenir tranquilles.
Patrick, lui, car c’est ainsi qu’on le nommait, faisait l’imbécile les trois quarts du temps, gâchant tout mon plaisir des youhou Rintintin et autres épées de Zorro. Le jour où il se prit en douce de ma part, quelques coups de pied vengeurs a inscrit dans ma mémoire ce regard interrogateur et stupéfait de l’enfant qui ne comprend rien à ce qui lui arrive. 

 

 

Je m’en suis voulu longtemps de ce geste sournois, craignant également qu’il n’aille moucharder. Ce Patrick là se souvient peut-être de moi et cherche peut-être toujours les raisons de ce geste. Alors si tu me lis par hasard aujourd’hui, sache quand même que tu étais un sacré petit emmerdeur et qu’une paire de claques t’aurait fait du bien.

A force de me voir pleurer tous les matins parce que mon frère allait à l’école maternelle, ma mère finit par accepter de m’y mettre à quatre ans, ce qui m’évita de passer une année supplémentaire à tourner en rond dans les deux pièces minuscules qui nous abritaient tous les cinq.

Des activités passionnantes comme la pâte à modeler, des projections de vues fixes de Sylvain et Sylvette, des pâtés de sable avec des moules en métal m’attendaient. Comment imaginer qu’on ait voulu m’épargner un an d’école, comme s’il s’agissait d’un enfer ?

 

 

 

Un jour, la maîtresse fut absente et je me retrouvai dans une autre classe avec une autre maîtresse. Je réalise maintenant, l’effort que cela devait représenter pour elle, car le nombre d’élèves était déjà fort élevé.

L’activité principale de cette journée consista à classer des lettres en liège dans des boîtes ; tous les A ensemble, tous les B ensemble etc…Ce travail m’étonna par sa facilité mais je fus encore plus étonnée d’apprendre de la bouche de la remplaçante, que je savais déjà lire ! Pourquoi personne n’avait-il pensé à me le dire jusque là ? Comment avais-je appris, avec qui, je ne sais !  Le fait était là, vérifiable et vérifié et je terminai mes classes maternelles avec le premier prix de lecture.

Il serait honnête de dire que je ne les finis pas avec le premier prix d’écriture, car Mme Zamuri, mon institutrice, s’arrachait les cheveux devant l’état de mes cahiers. Mes qualités calligraphiques ne se sont guère améliorées avec le temps et je bénis l’inventeur du traitement de texte qui a supprimé de ma vie, pâtés et ratures et donné tort à tous ceux qui pensaient qu’un élève qui calligraphie mal est un mauvais élève.